« Harcèlement de rue », phénomène de mode médiatique ou prise de conscience du patriarcat ?

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Cela fait plusieurs semaines que je reporte l’écriture de cet article sur le harcèlement de rue. Le sujet a tellement fait couler d’encre (ou plutôt animé les claviers), que je ne savais pas par quel bout l’aborder.

Et puis, ce soir, le déclic. Je sors de la bouche du métro, un homme me dit « Bonsoir madame… ». Cela pourrait être anodin a priori, quel mal y-a-t-il à être poli ? Mais cette interpellation était accompagnée d’un sourire, un sourire qui parlait, tout autant que ses yeux fixés sur moi. Par réflexe – de protection ? – j’ai remis ma veste, malgré les 30°C. Je ne réponds rien, je trace ma route. Quelques pas plus loin, je réalise que ce « Bonsoir » sonnait plus comme « Baisable ».

Une anecdote banale, quotidienne, pour nous les femmes, un comportement auquel nous sommes confrontées depuis très jeunes. Le mâle en chaleur était jusque-là excusable : « elle n’avait qu’à ne pas mettre une jupe », « elle ne devrait pas sortir tard », « elle aurait dû passer par un autre endroit »… Aujourd’hui, une prise de conscience de la société semble s’affirmer. Non, ce n’est pas normal, on lui a même donné un nom : le harcèlement de rue.

Un phénomène médiatique

Depuis quelques années, mais de manière plus intense depuis plusieurs mois, la toile s’agite pour dénoncer cette pratique. Blogs, tumblr, collectifs, bande-dessinée, caméra cachée, des idées d’outils de lutte ou même mémoire de recherche circulent. Tous les outils ont été utilisés pour médiatiser le harcèlement de rue. On peut citer par exemple la BD très connue (et très utile) du « Projet Crocodiles » qui rapporte des témoignages de femmes agressées en identifiant les hommes par des crocodiles, mais aussi en proposant des outils de lutte. Récemment, un homme a parodié cette BD et d’autres initiatives féministes avec un mauvais goût sidérant. Heureusement, les féministes ont été réactives et condamné ses dessins se moquant de l’ « exagération paranoïaque des victimes ».

Si on peut saluer la prise de conscience collective de ce phénomène de harcèlement de rue, on peut s’inquiéter également des réactions masculinistes ou indifférentes qu’il suscite. De plus, cet effet de mode médiatique « Faisons un article féministe sur le harcèlement de rue cela plaira aux femmes » a ses dérives, notamment sécuritaires. Il ne faut pas interpréter le harcèlement de rue comme une forme de délinquance qui sévit seulement dans des quartiers qui craignent. Ce « phénomène » est parfois instrumentalisé à des fins racistes, comme le montre la vidéo qui a fait le buzz en Belgique. Non, le harcèlement n’est pas propre aux quartiers populaires et aux personnes issues de l’immigration. D’autant plus, que, contrairement à certaines idées reçues, les femmes connaissent souvent leur agresseur. Ainsi, c’est le cas de 83% des femmes victimes de viols ou de tentatives de viols.

Un révélateur de l’oppression des hommes

Le terme même de « harcèlement de rue » est trompeur, le harcèlement n’est pas une agression seulement présente dans ce type de lieu, les femmes en font les frais dans tout type de situation.

Il paraît plus utile d’avoir une analyse différente de la plupart des articles écrits sur le sujet. Pour nous, le mot « patriarcat » n’est pas un gros mot. Si le harcèlement est présent dans la vie de tous les jours de milliers de femmes en France, mais aussi dans les autres pays du monde, ce n’est pas à cause de l’insécurité, pas à cause d’incivilités ou de méthodes de drague lourdingues, mais bien parce que nous vivons dans un monde où ce sont les hommes qui règnent, qui veulent dominer.

Le harcèlement de rue n’est qu’une forme parmi d’autres des effets du système patriarcal. La domination des hommes s’exerce de différentes manières, mais elle est encore plus visible dans la rue. Ce sont les hommes qui contrôlent l’espace public, qui excluent les femmes de cet espace. Une femme baissera les yeux devant un groupe d’hommes qui la regarde passer, par réflexe, par habitude, une mauvaise habitude. Si une femme choisit de passer la tête haute, avec une démarche affirmée, elle s’attirera des remarques. Plus ou moins que celle qui aura baissé les yeux ? Pas sûr. Mais est-ce normal de devoir faire attention à son attitude ? La rue appartient aux hommes, un espace parmi tant d’autres (la politique, les médias, le domicile…).

Des droits encore à conquérir

Petit à petit, les femmes doivent se le réapproprier, mais elles doivent avoir conscience que ce n’est qu’un maillon d’une grande chaîne. Les hommes considèrent que le corps des femmes est à leur disposition, ce sont à eux de juger si elles sont « belles » ou « bonnes ». Ainsi, faire porter aux femmes la responsabilité de ce qui leur arrive dans la rue est complétement insensé. Elles ont le droit, de circuler dans tout espace public au même titre que les hommes, sans avoir à faire attention au regard porté sur elles.

Certes, ce serait moins percutant de parler d’ « harcèlement patriarcal », mais ce serait plus juste, car c’est le système patriarcal qui profite de cette domination. Analyser le « harcèlement de rue » comme s’il était un phénomène de délinquance nouveau est une erreur, il relève davantage du contrôle social patriarcal que d’une déviance. A force d’écrire sur le sujet comme s’il s’agissait d’un quelconque fait de société, on parvient, paradoxalement, à le banaliser.

Ourse Malléchée

7 réflexions sur “« Harcèlement de rue », phénomène de mode médiatique ou prise de conscience du patriarcat ?

  1. mamaazzz dit :

    7h du mat’, Toulouse
    Je descends en presque-pyjama à la boulangerie du coin de ma rue, la face en plis de draps. Quartier de la gare. Les bars ouvrent tôt et l’ont peut déjà y rencontrer plusieurs espèces de « matinaux », attablés en terrasse.
    Ce matin là, il y en avait un pour moi.
    Je longe la terrasse, il me mate. Je le sais, je le sens. Il me sert une jolie phrase « t’es belle même au réveil » suivie d’une courtoise invitation  » tu prends ton premier café en ma compagnie? ».
    J’enclenche le programme humour. Je me retourne franchement vers lui, je le regarde, de haut en bas, je l’observe, le jauge, pour finir par lui dire « Non merci, tu ne me dis rien du tout ».
    Je reste un moment face à lui. Je m’apprête à me mouvoir en direction de mon objectif initial quand il me sert, sourire en coin, « tu crois que tu vas avoir le choix ».
    ……
    Il me faut deux secondes pour éclater de rire face à une si belle répartie…. avouez quand même, sûr de lui le bonhomme. Le monde entier l’a effectivement éduqué pour avoir cette assurance là. (Contexte, pleins de gens autour)
    Partir, baisser la tête, répondre, ignorer, prendre le compliment sans se considérer comme simple chatte, jouer….. accepter l’invitation. Nous avons le choix. Lui aussi, a le choix de la tenter. On est pas des petites princesses en sucre qui allons fondre au moindre jet de salive…. reprenez vous les meufs là!

    • akakaze dit :

      On est pas en sucre, mais on est quand même élevée à ne pas parler aux inconnus, donc à ne pas répondre aux hommes inconnus. On a pas forcément le choix dans les réactions à avoir, on va aller vers celle pour laquelle on a été éduquée (quand je dis on, je parle de mon expérience et de la majorité des filles que j’ai dans mon entourage). Je le vois encore en discutant avec certaines collègues qui surprotège toujours leur fille par rapport à leur garçon (à croire que les filles sont des princesses en sucre).
      Par contre en devenant adulte, j’ai appris que j’avais le choix de répondre, ou non, mais c’est une chose que j’ai fait toute seule. Si les filles n’étaient pas éduquées à toujours craindre les gens dans la rue, elles n’auraient pas à se reprendre.

      • Mamaazzz dit :

        Excuse moi, je ne comprends ce que tu veux dire « elles n’auraient pas à se reprendre »… tu veux bien m’expliquer?

      • akakaze dit :

        Je faisais référence à la dernière phrase de ton commentaire. « Reprenez-vous les filles »
        (je réponds à mon propre commentaire, je n’arrive pas à répondre au tien)

  2. Mamaazzz dit :

    oui nous avons à revoir toute cette éducation de la princesse fragile qui ne sait pas se défendre effectivement…. oui si… on aurait pas à se reprendre…. mais… j’ai l’impression que l’on parle de la même chose non?

  3. Lil_ dit :

    Les hommes ont de l’assurance car ils ont été éduqués pour en avoir. Je ne vois pas ce qu’il y a d’admirable. Ce qui est bien vu chez l’homme ne l’est pas chez la femme = sexisme. Les femmes rient de l’humour des hommes car elles ont été éduquées à rire plutôt qu’à faire des blagues elles-même = sexisme. Le sexisme n’est pas l’apanage des hommes. C’est un endoctrinement patriarcal où la femme a besoin de l’homme pour exister, se mouvoir dans ses trajectoires, rires, sourires, ce n’est pas toi qui décide. L’humour est une erreur, cela cautionne. Sans être dans la victimisation, on a d’autres choix que d’entrer dans un jeu défini par l’homme (vous remarquerez l’aisance du mâle dominant qui séduit la femelle qui passe encore endormie sans même se mouvoir de son fauteuil, la plus belle retranscription de la belle au bois dormant lol) comme une souris dans un laboratoire.

    • marie dit :

      Tu sais concernant le fait que « les hommes ont de l’assurance car ils ont été éduqués pour », je ne le poserai pas en termes de jugement, à savoir si cela est admirable pas…. c’est juste ce qui est. Quoi faire avec ce qui est? ou en tout cas ce que je suis en capacité de comprendre sur chaque moment? L’humour est une solution, entre autrest…. Ôter du poids à l’acte, un peu de légèreté qui permets souvent de m’échapper d’une situation qui ne me convient pas. Alors j’entends ce que tu me dis… Après à savoir comment ces situations perdurent, se perpétuent… je ne perds pas de vue qui éduquent les enfants dans notre société (et tant et tant d’autres….)…. Il y a complémentarité des rôles de sexe et c’est un apprentissage qui commencent « dès le berceau »…. Alors les hommes « chassent » et les femmes « sourient ». Françoise Héritier disait à ce propos dans son ouvrage « La pensée de la différence » que l’argument de « complémentarité » des hommes et des femmes ne veut pas dire « égalité ». Ce que je voulais juste dire dans mon premier commentaire, c’est qu’en tant que petite fille, j’ai été éduquée par la société toute entière à penser que j’étais fragile, que je ne saurais pas me défendre face aux hommes si forts, qui ne sont que volonté insatiable et bla et bla et bla….et que je devrais rechercher en certains autres une protection, demeurer sous dépendance en somme. Je refuse dorénavant de perpétuer ce schéma comportemental et de pensée. Je pensais juste que ça pouvait être une belle piste de changement pour les femmes justement de ne plus croire (et d’expérimenter) qu’elles peuvent se défendre, sans violence dans la mesure du possible
      Tu me dis « Sans être dans la victimisation, on a d’autres choix que d’entrer dans un jeu défini par l’homme ». Moi je pense que dans ce jeu-là, les hommes et les femmes sont complices. En tant que femme, j’essaie d’analyser, de comprendre ma part de responsabilité et d’agir en conséquence. Alors entre humour et victimisation, as-tu des pistes à me donner pour insérer du changement?

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